Pourquoi les traileurs courent-ils de plus en plus vite ? Avec Mathieu Blanchard & Tristan Pawlak
Les records tombent les uns après les autres. Sur les plus grandes courses de trail, les chronos qui semblaient hier encore hors de portée deviennent progressivement de nouveaux standards. Mais derrière cette accélération, il n’y a pas seulement quelques extraterrestres du trail : c’est tout un peloton qui progresse.
Alors, qu’est-ce qui a changé ?
À l’occasion de l’UTMB à Chamonix, Dans la Tête d’un Coureur a réuni Mathieu Blanchard, l’un des meilleurs ultra-traileurs au monde, et Tristan Pawlak, coach spécialisé dans l’entraînement et cofondateur de Campus Coach, pour tenter de comprendre pourquoi le trail est en train de changer d’époque.
Le trail change de dimension
Il suffit d’observer les courses de ces derniers mois pour mesurer l’évolution. UTMB, Transvulcania, Hardrock 100 et bien d’autres. Les barrières symboliques tombent les unes après les autres et certaines performances deviennent progressivement des références que les meilleurs doivent désormais intégrer dans leurs propres stratégies.
Pour Mathieu Blanchard, cette évolution est particulièrement visible lorsqu’on regarde le rythme du peloton de tête : « Il n’y a pas si longtemps, en 2022, je me souviens d'une préparation UTMB à la course Lavaredo en Italie, où jusqu'à 50-60 kilomètres de course, ça discutait à l'avant. Aujourd'hui, au deuxième kilomètre déjà, on ne peut plus discuter. »
Les intensités ont augmenté et, surtout, les athlètes sont désormais capables de les maintenir beaucoup plus longtemps.
Et cette évolution ne concerne pas uniquement quelques coureurs exceptionnels. C’est justement ce qui rend le phénomène intéressant. Pour Tristan Pawlak, le trail connaît aujourd’hui ce que d’autres disciplines ont vécu avant lui, une densification progressive du niveau : « Le côté exceptionnel du trail, c'est qu'il vit son essor avec un peu de retard par rapport à d'autres disciplines olympiques comme la course sur piste, la course sur route. Donc on assiste en direct à ce qui se passe quand un sport gagne en intérêt, gagne en densité. »
Plus de coureurs, davantage de professionnels, une densité qui grimpe et l’information toujours plus disponible. Chacun peut désormais observer ce que font les meilleurs, comprendre leurs méthodes et s’en inspirer. Les points faibles se réduisent et le niveau moyen du haut de la pyramide augmente.
S’entraîner mieux plutôt que s’entraîner plus
Une autre révolution dans la discipline est la manière de préparer un ultra.
Il y a encore quelques années, se préparer à un ultra consistait surtout à courir beaucoup, faire du dénivelé et passer énormément de temps en montagne. Cette approche n’a pas disparu. Mais elle est désormais complétée par une compréhension beaucoup plus fine de la physiologie.
Seuil, intensité, travail spécifique, musculation, économie de course, acclimatation à la chaleur ou à l’altitude : l’entraînement moderne cherche davantage à cibler les qualités réellement nécessaires à une performance spécifique.
Pour Mathieu Blanchard, l’évolution majeure se situe dans cette meilleure compréhension du fonctionnement du corps. « Il y a encore pas si longtemps en arrière, c'est vrai qu'on avait un peu ce paradigme : plus je fais de bornes, au plus je vais être prêt pour la course. »
Progressivement, le qualitatif a pris davantage de place.
Le volume reste évidemment important en ultra, mais il ne suffit plus à lui seul. L’objectif est désormais de comprendre pourquoi une séance est réalisée, quelle qualité elle cherche à développer et comment elle s’intègre dans l’ensemble de la préparation.
Pour Tristan Pawlak, cette meilleure compréhension a également un effet psychologique. « L'un des aspects principaux dans l'entraînement, c'est de réussir à donner confiance en ces athlètes. »
Un coureur qui comprend pourquoi il fait une séance adhère davantage à la méthode. Et cette adhésion permet ensuite de mieux assimiler l’entraînement.
La durabilité, le nouveau facteur clé
Sur un ultra, l’un des facteurs majeurs est la capacité d’un athlète à conserver ses qualités le plus longtemps possible.
C’est là qu’intervient une notion devenue centrale ces dernières années : la durabilité.
Tristan Pawlak la définit comme la vitesse et l’ampleur avec lesquelles le profil physiologique d’un athlète se dégrade au fil de l’effort. Autrement dit, deux coureurs peuvent afficher un niveau très proche lorsqu’ils sont frais, mais ne pas avoir la même capacité à le maintenir après plusieurs heures d’effort.
La durabilité englobe les dimensions musculaires, biomécaniques, cognitives et nutritionnelles. La capacité à continuer à assimiler des glucides, à rester lucide, à conserver une bonne technique ou encore à maintenir une foulée efficace devient déterminante.
Mathieu Blanchard observe notamment cette dégradation dans les descentes : « Ce que je regarde beaucoup, moi, c'est la vitesse, la capacité à descendre aussi vite en début qu'en fin de course. »
La révolution des glucides
C’est probablement l’un des changements les plus marquants de ces dernières années.
Au même titre que d’autres sports d’endurance comme le cyclisme, le trail a pris conscience de l’importance des glucides pour maintenir un haut niveau d’énergie pendant l’effort.
Mathieu Blanchard mesure directement cette évolution à l’échelle de sa carrière : « Il y a encore quelques années en arrière, je tournais à des grammages horaires qui étaient cinq fois plus faibles que ce que je suis capable de faire aujourd’hui. »
Et cette évolution ne concerne pas uniquement le jour de compétition. Un apport énergétique mieux maîtrisé permet également de mieux supporter les entraînements et de récupérer plus efficacement. « On peut pousser la machine plus haut, récupérer plus vite et faire des entraînements beaucoup plus qualitatifs ou du moins répétables de jour en jour sans se dégrader. »
Mathieu Blanchard qualifie l’arrivée des glucides de « game changer ».
Le matériel : réduire la dégradation
Chaussures, mousses, géométries, confort : le matériel a lui aussi profondément évolué.
Sur un ultra, un détail qui paraît anodin pendant une heure peut devenir déterminant après quinze ou vingt heures. Un frottement, une douleur au pied ou une chaussure qui fatigue davantage les jambes peuvent provoquer des compensations et accélérer la dégradation.
« Tout s’amplifie sur un ultra », résume Tristan Pawlak.
Mathieu se souvient d’ailleurs de ses premières courses avec des chaussures beaucoup plus minimalistes et des fins d’épreuve particulièrement difficiles pour les pieds.
Aujourd’hui, les nouvelles générations de chaussures permettent surtout de préserver plus longtemps le confort et les qualités mécaniques du coureur. Pour Mathieu, le phénomène est devenu suffisamment généralisé pour que les anciennes générations de chaussures puissent paraître obsolètes lorsqu’il s’agit de viser des records.
Faire moins d’erreurs : la stratégie devient une science
Dernier facteur majeur : la stratégie de course.
L’époque où l’on pouvait partir avec pour seule stratégie son audace et son insouciance est révolue. Sur un ultra, une erreur réalisée dans le premier tiers de course peut se payer très cher plusieurs heures plus tard.
Le pacing devient donc de plus en plus précis. Les temps de passage sont anticipés, les ravitaillements préparés et les marges d’erreur réduites.
« Il y a encore pas si longtemps, on partait un petit peu la fleur au fusil, comme on dit. Et puis on comptait les points à l'arrivée. Cette analogie de la boîte d'œufs qu'on jette contre le mur : il y en a un qui résiste, six qui cassent », se remémore Mathieu Blanchard.
Aujourd’hui, l’objectif est exactement inverse : préserver le plus longtemps possible toutes les ressources disponibles.
Même les ravitaillements sont devenus un terrain d’optimisation. Une minute gagnée dans une base de vie est une minute qu’il n’est pas nécessaire de récupérer en courant.
Et le coureur peut désormais s’appuyer sur un véritable « second cerveau » : assistance, données, montre, stratégie de pacing, organisation du ravitaillement. Tout est pensé pour limiter les décisions superflues quand la lucidité diminue.
Une course à la performance… jusqu’où ?
Si le trail progresse aussi vite, ce n’est donc pas grâce à une révolution unique. C’est l’addition de différents facteurs, de petites et grandes améliorations.
Et le phénomène pourrait encore s’accélérer. Mais Mathieu Blanchard pose une question essentielle : celle du prix à payer pour cette course permanente à la performance. Car les corps vont plus vite, plus fréquemment, mais jusqu'à quand ?
« Je vais le dire : j’ai peur pour mon sport. Quel est le coût humain derrière ces records ? Ce sont des choix que fait l’athlète mais c’est aussi ce que son écosystème lui demande de faire », se questionne Mathieu Blanchard.
Pour lui, la prochaine étape pourrait justement être de mieux penser la longévité des athlètes. Par exemple et en revoyant le calendrier des compétitions, en espaçant davantage les courses. Car un potentiel immense n’a de valeur que s’il peut être exploité pendant suffisamment longtemps pour être pleinement révélé.