Germain Grangier : « Ce qui me fait tenir, c'est cette envie de liberté. »
Germain Grangier n'était pas fait pour la course à pied. Il vient du ski, puis du vélo, où il a roulé au dernier étage avant les professionnels avant qu'une blessure ne referme la porte.
Il s'est mis à courir tard, sans technique, en maillot de cycliste, et il a mis huit ans à devenir l'un des meilleurs ultra-traileurs français.
Dans cet épisode de Dans la Tête d'un Coureur, il revient avec sincérité sur son parcours : ses débuts, sa progression patiente, les abandons qui ont marqué sa carrière, les longs mois d'errance médicale et la reconstruction qu'il poursuit aujourd'hui.
En seconde partie, il est rejoint par Arnaud Rapp, directeur général d'Andros Nutrition, pour échanger sur un sujet devenu incontournable chez les sportifs d'endurance : comment concilier performance, récupération et plaisir grâce à une alimentation pensée pour durer.
Germain Grangier : « C'était celui qui mangeait qui avait perdu »
Rien, dans son parcours, ne ressemble à une ligne droite. Il grandit à la montagne, commence par le ski alpin, et s'y ennuie très vite : les piquets, les gammes, l'obligation de rester sur la piste. Il est déjà celui qui s'échappe, le premier à sécher le slalom les jours de neige fraîche. Puis ses parents déménagent sur la Côte d'Azur, et le ski, forcément, s'éloigne. Il le remplace par le VTT, puis par la route.
Là, ça marche fort. À vingt ans, il roule en DN1, le dernier étage avant les professionnels, en sport-études, avec une licence de physique en parallèle. Et puis une suspicion d'endofibrose iliaque arrive, l'artère qui s'épaissit ou se pince, moins de sang dans la jambe, donc moins d'oxygène, donc un rendement qui s'effondre.
Il faut enchaîner les hôpitaux spécialisés. On lui parle de chirurgie, de pontage. À vingt ans, il refuse qu'on lui coupe une artère, choisit son diplôme d'ingénieur en géophysique, et quitte le vélo avec des regrets.
C'est comme ça qu'il se met à courir. Très mal, et sans aucune culture running, il court même en maillot de vélo. Il n'a, dit-il, aucun talent particulier pour ce sport. Un seul indice, glané sur les longues sorties à vélo : au bout de huit ou dix heures, tout le monde s'éteignait autour de lui. Pas lui. Avec sa barre et son gel.
Le millésime 2023, ou une carrière en quatre mois
La suite tient en une accumulation d'étapes, sans coup d'éclat. Troisième de l'OCC en 2015. Le 6000D en 2017, ses premiers 70 kilomètres. La Maxi-Race l'année suivante. Le 90 km du Mont-Blanc en 2020. Puis le Covid, qui lui coupe l'élan au pire moment, alors qu'il se sait en progrès.
Et 2023 arrive. Victoire sur le 90 km du Mont-Blanc fin juin. Troisième de l'UTMB fin août. Deuxième de la Diagonale des Fous à la mi-octobre. Ce que d'autres mettent une carrière entière à construire, il l'empile en quatre mois. Vu de l'extérieur, c'est une explosion. Vu de l'intérieur, c'est exactement l'inverse : il n'est pas sur un pic, il est sur un plateau. En forme en juin, en forme en août, en forme en octobre. Une courbe qui ne bouge pas. Il part faire cinq mois de ski, serein, convaincu d'avoir passé un palier.
Trient, et le début du vide
UTMB 2024. Trient. Il reste une trentaine de kilomètres, il est deuxième, la route est plate et il ne peut plus courir. Pas une douleur : il en a avalé assez pour savoir ce qu'elle vaut. Plus de coordination, plus de proprioception dans les pieds. « Il faut que je me concentre énormément pendant dix à vingt secondes avec le schéma de la course à pied dans ma tête pour faire cinq foulées. » Il abandonne, et hérite d'un titre dont il se serait passé : l'abandon le plus tardif de l'histoire de la course.
Le lendemain, il fait des examens. Le lendemain, tout va bien. Il pourrait aller faire un footing. Le scénario se répète à la Diagonale, plus tôt. Les IRM, les scanners, la neuro : rien. Et le plus cruel n'est pas là. Il aurait fallu pouvoir l'examiner pendant la crise avec son équipe médicale, ils en viendront à regarder les tracés de course pour repérer le centre d'imagerie le plus proche.
Pendant ce temps, le vide se remplit tout seul. Certains médecins finissent par lui dire que sa douleur est dans sa tête, alors que ce n'est même pas une douleur. Autour, chacun y va de son diagnostic : « Pendant un an et demi, tout le monde y va de son plein gré, de son analyse médicale » Ce qui le tient, ce n'est pas la performance perdue, c'est la fenêtre : habiter en montagne, faire de la rééducation en intérieur, regarder dehors. « Tu te sens un peu prisonnier de ton corps. »
Le diagnostic tombe fin 2025 : des compressions nerveuses. Suivent l'opération et sept mois de reconstruction. Aujourd'hui, il reprend la formule de son chirurgien : la jambe a été coupée en deux, on a récupéré deux parties de la gauche et une de la droite. Il reste un quart à fixer. Et il travaille sur un terrain qu'il ne connaissait pas, la neuroplasticité, la visualisation, ce qu'il appelle « redébuguer » le lien entre le cerveau et la douleur. Après une chirurgie, l'organisme se met en hyper-vigilance et interdit des mouvements pourtant redevenus possibles. Il faut lui réapprendre que c'est OK.
Le grand retournement : manger pour performer
Quand on lui demande son meilleur atout, il ne cite ni ses jambes ni son mental : son estomac. Il peut avaler n'importe quoi, passer du solide au liquide sans broncher. D'où les sushis, restés dans les mémoires.
«Par le passé, on avait cette croyance que moins manger allait quelque part nous rendre plus fort pour résister à l'effort. Ce qui est l'inverse. » S'il fallait résumer pourquoi les performances explosent aujourd'hui, il pointe d'abord cette prise de conscience : il faut manger à l'effort.
De là vient sa phrase, celle qu'Arnaud Rapp, directeur général d'Andros Nutrition, entendra d'abord en off : « On ne mange pas un tableau nutritionnel. On mange un produit. »
Le test à la cuillère
Andros et le sport, c'est une histoire ancienne : le rugby, le Trophée Andros. Et le fruit, leur matière première depuis cinquante ans, est une bombe nutritionnelle pour l'endurance : glucides, phytonutriments, antioxydants naturels. Ce que la marque a voulu prendre à revers en arrivant sur le marché, c'est le recours trop fréquent à la chimie. Arnaud Rapp préfère parler d'alchimie : entre le fruit et les autres ingrédients, avec le bon apport glucidique et le bon ratio, celui-là même que le travail avec Grangier a fait évoluer.
La gamme se construit à trois. L'athlète, qui dit les formats, les besoins, ce que le terrain réclame. Un professeur de CHU, également diététicien d'un club de rugby professionnel, qui pose les valeurs cibles. Et la R&D d'Andros des ingénieurs, mais aussi des cuisiniers. Les prototypes partent chez Germain Grangier, qui les teste à l'entraînement, jamais en compétition, et les allers-retours s'enchaînent. S'il a été choisi, ce n'est pas pour son palmarès : c'est parce que ses retours sont précis, donc précieux.
Mais le filtre le plus décisif ne vit dans aucun laboratoire. Chez Andros, on s'assoit à cinq autour d'une table et chacun goûte la recette à la cuillère. Ça s'appelle le test à la cuillère. Si le goût n'y est pas, il n'y a pas de produit. Dans un monde saturé de data, cinq personnes et une cuillère décident encore. Germain, lui, pose sa propre limite : il refuse d'être l'athlète qui place des produits coûte que coûte, préfère peu de partenaires, quitte à laisser filer des revenus.
Le retard français sur les protéines
Pendant des années, la nutrition d'endurance, c'était les glucides et rien d'autre. La protéine restait l'affaire des salles de musculation. Or deux grammes par kilo de poids de corps n'ont rien de choquant pour un coureur : à 70Kg, on monte vite à 100/120 grammes de protéine par jour. Sachant qu'un œuf en apporte 4, il faut le conscientiser.
L'enjeu n'est pas cosmétique. On dégrade du muscle à l'entraînement, on le reconstruit ensuite et sans matériau, il n'y a pas de reconstruction.
La mode dommageable, ce n'est pas la protéine, c'est la protéine tout le temps. En avaler pendant l'effort n'a aucun sens : c'est un matériau de construction, il se consomme hors effort ou juste après. Germain va dans le même sens : après la séance, la fenêtre glucidique prime ; pour les protéines, c'est l'apport lissé sur la journée qui compte. L'erreur classique consiste à tout rattraper le soir. Il en faut à chaque repas.
Reste l'argument pratique, que l'endurance a longtemps snobé. La culture du shaker de whey n'est pas la sienne, c'est contraignant, et tout le monde ne le digère pas. Une gourde qui apporte dix grammes de protéines dans sa matrice laitière naturelle, sans poudre, sans eau, sans frigo, se glisse dans un sac de sport.
🎧 L'intégralité de l'échange avec Germain Grangier et Arnaud Rapp est à retrouver dans le dernier épisode de Dans la Tête d'un Coureur.
En collaboration avec Andros Sport