Mathieu Blanchard chez Kiprun : le transfert qui annonce un tournant dans le Trail ?
Mathieu Blanchard quitte Salomon pour rejoindre Kiprun.
Sur le papier, c’est un transfert de plus dans le monde du trail.
Classique.
Mais à y regarder de plus près, ce transfert raconte autre chose.
Il raconte la volonté d’un athlète qui ne veut plus seulement performer, mais aussi laisser une trace.
Une marque qui accélère en attirant des profils capables d’incarner un projet.
Et un sport qui, doucement, est en train de changer de modèle.
Car derrière cette signature, il ne s’agit pas seulement d’une collaboration.
C’est un signal et peut-être même le début d’un basculement.
UN TRANSFERT QUI DÉPASSE LE SPORTIF
À première vue, le mouvement est classique.
Un athlète change d’équipementier, une marque renforce son ambition et une autre voit partir l’un de ses visages les plus “Bankable”.
Le trail a toujours connu ce type de transitions.
Mais dans le cas de Mathieu Blanchard, la lecture est plus complexe qu’il n’y parait.
Car ce choix ne s’explique pas uniquement par la performance, ni même par une logique financière.
Il s’inscrit dans une évolution plus profonde, celle du rôle des athlètes dans le sport.
Pendant longtemps, l’équation était simple : performer, représenter, gagner.
Aujourd’hui, elle ne suffit plus.
Certains profils (et Blanchard en fait partie) cherchent autre chose.
Construire, raconter et surtout s’inscrire dans un projet qui dépasse leurs résultats.
Dans ce contexte, changer de sponsor ne signifie plus seulement changer d’équipement.
C’est choisir un terrain d’expression et parfois, redéfinir son rôle.
L’ENVIE DE LAISSER UNE TRACE
Pour comprendre ce choix, il faut écouter Mathieu Blanchard :
« Mon épanouissement professionnel ne peut plus se limiter uniquement aux résultats sportifs. »
Cette phrase, prononcée dans L’Équipe, marque un tournant.
À 38 ans, après avoir remporté certaines des courses les plus exigeantes au monde, la performance ne suffit plus.
Un athlète ne se définit plus uniquement par ses résultats et Mathieu ne cherche plus seulement à courir vite, il cherche à construire.
Son projet s’articule désormais autour de trois dimensions : athlète, bien sûr, mais aussi aventurier, et ingénieur.
Courir, explorer et concevoir.
Une vision plus large, plus personnelle, qui dépasse le cadre classique du haut niveau.
Ce modèle n’est pas nouveau.
Michael Jordan n’a pas seulement dominé le basket : il a co-créé une ligne devenue iconique avec Nike et la Jordan Max Air.
Roger Federer n’a pas seulement dominé le tennis : il a bâti un empire de marque personnelle, jusqu’à devenir actionnaire de ON, son partenaire.
Kilian Jornet, lui, a lancé NNormal pour porter une vision à long terme.
Dans les deux cas, la performance n’était qu’un point de départ et Mathieu s’inscrit dans cette trajectoire.
Il ne signe pas simplement avec une marque, il choisit un environnement capable d’accompagner cette ambition.
Car à ce niveau, le sponsor n’est plus un équipementier, c’est un partenaire de construction.
SALOMON FACE À SES LIMITES ?
Salomon choisit François d’Haene avec la S-Lab ULTRA. Crédit : Salomon.
Salomon n’est pas n’importe quelle marque dans le trail. C’est une référence.
Une structure qui a contribué à professionnaliser la discipline. Une machine capable de construire des athlètes, des récits et une vision de la performance.
Mais justement.
À mesure que le sport se structure, les modèles qui ont fait son succès peuvent aussi se rigidifier.
Dans une organisation mature, les priorités sont définies, les projets cadrés et les investissements ciblés.
Et tous les profils ne peuvent pas être au centre.
Ces dernières années, Salomon a notamment fait le choix de construire certaines de ses gammes autour de figures fortes, à l’image de François d’Haene avec la S-Lab ULTRA.
Un choix logique, cohérent avec son ADN .
Mais qui, comme tout choix stratégique, implique des arbitrages.
Dans ce type de contexte, certains athlètes peuvent ressentir une forme de frustration.
Non pas sur la performance ou l’accompagnement, mais sur leur capacité à exister dans un projet plus large.
À développer autre chose, à co-construire, à explorer des territoires en dehors du cadre strict de la compétition.
Et c’est souvent là que les trajectoires divergent. Pas parce que le modèle est mauvais, mais parce qu’il ne correspond plus totalement aux aspirations individuelles.
KIPRUN, UN TERRAIN D’EXPRESSION
À l’inverse, Kiprun se trouve dans une position très particulière. La marque n’a pas encore le poids historique des leaders du trail.
Mais elle a quelque chose qu’ils offrent plus difficilement : de l’espace.
Espace pour construire, pour expérimenter et surtout pour co-créer.
C’est précisément ce que semble rechercher Mathieu Blanchard.
Un environnement capable d’embrasser ses différentes dimensions (athlète, aventurier, ingénieur) dans un même projet.
Chez Kiprun, cette logique est assumée.
La performance reste un pilier, mais elle n’est plus l’unique point d’entrée.
Du coup, le co-développement devient central. Les athlètes participent à la conception, ils contribuent à une vision, pas seulement à sa représentation.
Et pour une marque en pleine accélération, ces profils hybrides sont stratégiques.
Après Jimmy Gressier, figure de la performance sur route, l’arrivée de Mathieu s’inscrit dans une dynamique plus large : construire une équipe capable d’incarner toutes les facettes du running moderne. Performance. Aventure. Récit.
Dans ce contexte, le rapport de force se déplace.
Là où certaines marques doivent composer avec des équilibres internes, Kiprun peut proposer une promesse plus directe : participer à la construction.
Et parfois, c’est suffisant pour faire basculer une trajectoire.
Crédit : Kiprun
LE TRAIL, EN PHASE DE CHANGER DE MODÉLE ?
Derrière ce transfert, un autre signal apparaît. Certes, plus discret, mais tout aussi structurant.
Pendant longtemps, la discipline a évolué en marge du sport professionnel classique.
Moins de règles, moins d’intermédiaires et des relations directes entre athlètes et marques.
Un fonctionnement plus libre et plus organique.
Mais cette période semble toucher à sa fin.
L’arrivée d’agents et de structures de management en est une première illustration.
Le contrat de Mathieu Blanchard, par exemple, n’a rien d’informel.
Il a été structuré via un agent spécialisé, Riad Ouled et sa structure Eko Agency , devenue en quelques années un acteur clé du running français.
Un changement significatif.
Car jusqu’ici, le trail échappait largement aux règles de l’athlétisme sur piste ou sur route, où les contrats doivent être négociés via des agents agréés par World Athletics.
Ce n’est pas encore le cas ici.
Le trail reste un territoire plus ouvert, où des agences d’images peuvent encore accompagner des athlètes dans leurs contrats avec des équipementiers. Mais cet équilibre pourrait ne plus durer longtemps.
Selon plusieurs sources, World Athletics réfléchit à une réglementation visant à aligner progressivement le trail avec les standards du reste de l’athlétisme.
Si cette transformation se confirme, elle marquera une rupture avec plus de cadre et plus de règles.
Autrement dit : la fin d’une forme d’exception.
Et dans ce type de bascule, certains gagnent en structure, quand d’autres perdent en liberté.
UNE NOUVELLE ÉRE POUR LE TRAIL ?
Le choix de Mathieu Blanchard dépasse largement sa trajectoire personnelle, il raconte un moment de bascule.
Celui d’un sport qui s’est longtemps construit sur la liberté, la passion et des équilibres informels et qui entre aujourd’hui dans une phase de structuration accélérée.
Les athlètes ne veulent plus seulement performer, ils veulent construire, co-créer, laisser une trace.
Les marques ne se contentent plus de sponsoriser, elles cherchent à intégrer, incarner, développer.
Et l’industrie, elle, s’organise : Agents, contrats et réglementations à venir.
Le trail se rapproche, progressivement, des standards du sport professionnel.
Une évolution logique, mais pas sans conséquences.
Car ce qui faisait sa singularité, sa liberté, son rapport à l’aventure, sa culture, pourrait être mis à l’épreuve.
La question n’est plus de savoir si le trail va se structurer.
C’est déjà en cours.
La vraie question est ailleurs : jusqu’où cette transformation peut-elle aller sans altérer ce qui fait l’essence même de la discipline ?
Car dans cette nouvelle ère, une chose est sûre : ceux qui sauront concilier structure et liberté ne seront pas seulement en avance.
Ils redéfiniront les règles du jeu.
Mathieu Blanchard quitte Salomon pour rejoindre Kiprun. Sur le papier, c’est un transfert de plus dans le monde du trail.
Mais à y regarder de plus près, ce transfert raconte autre chose.
Il raconte un athlète qui ne veut plus seulement performer, mais laisser une trace.