Je pesais 100 kg. Un an plus tard, je finis la Diagonale des Fous
Il y a des défis qu’on lance pour rire. Une tape dans la main, un ego un peu piqué, quelques verres en trop… et une phrase qu’on regrette presque aussitôt : « Vas-y, je la ferai ta Diagonale des Fous. »
Un an plus tard, Mathieu, plus connu sous l’instagram @ma_tribuu franchissait la ligne d’arrivée à La Redoute, après 175 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé positif.
Entre les deux ? 25 kilos envolés, des nuits d’entraînement, et une transformation qui dépasse largement le cadre du sport.
Une parenthèse aux Caraïbes… et les kilos qui s’installent
En 2018, après cinq années passées dans l’armée au RICM de Poitiers, Mathieu décide de changer de vie. Avec sa compagne Cindy, il s’installe à Saint-Barthélemy. Nouveau décor, nouvelle dynamique. Il travaille dans la restauration et le monde de la nuit.
La rigueur militaire reste présente dans son engagement professionnel, mais le rythme de vie devient festif. Le sport disparaît progressivement. L’alcool prend davantage de place. Les kilos s’installent.
À 1m72, approcher les 100 kilos ne passe pas inaperçu. Pourtant, sur le moment, l’urgence ne s’impose pas. La vie est agréable, le quotidien insouciant. Puis survient la pandémie. Les établissements ferment. Les loyers restent élevés. Cindy est enceinte. Le couple rentre en métropole en plein confinement, sans économies, hébergé chez le père de Cindy.
Tout est à reconstruire.
La Réunion, l’électrochoc
Quelques années plus tard, fraîchement mariés, ils doivent s’envoler pour l’île Maurice en voyage de noces. La veille du départ, le passeport de Cindy est introuvable. Changement de plan à l’aéroport : ils partent finalement à La Réunion.
Un ami les emmène randonner aux Trois Bassins. Dix kilomètres seulement. Mais la réalité est brutale : essoufflement, fatigue intense, difficulté dans les montées.
Mathieu prend conscience de l’état de sa condition physique.
Au fil des discussions, il découvre la Diagonale des Fous. 175 kilomètres. 10 000 mètres de dénivelé positif. Des coureurs qui parcourent ces sentiers en courant.
Le défi semble démesuré. Il le juge inaccessible. Son ami le met au défi. Mathieu accepte, presque par orgueil.
Cette fois, cependant, la promesse ne restera pas symbolique.
Reprendre le contrôle
De retour en métropole, il se renseigne sur les conditions d’inscription. Il apprend qu’il faut obtenir des points de qualification. Il s’inscrit rapidement sur une course de 80 kilomètres. L’expérience se solde par un abandon avant le 30e kilomètre.
Ce revers agit comme un déclencheur. Il décide de structurer son entraînement avec rigueur : réveils matinaux, régularité, progression méthodique.
Les débuts sont difficiles. Cinq kilomètres peuvent lui prendre près d’une heure. L’hiver rend les sorties peu agréables. L’envie d’abandonner est fréquente.
Mais il persévère.
En quatre à cinq mois, il perd 25 kilos. Sans régime strict. Simplement en reprenant une activité régulière et en supprimant alcool et sodas.
Les adaptations physiologiques sont classiques : amélioration de la capacité aérobie, meilleure gestion énergétique, diminution de la masse grasse. Mais au-delà des chiffres, c’est une dynamique qui s’installe. Une routine. Une discipline.
Et progressivement, le plaisir.
L’épreuve personnelle
Au moment où la progression sportive s’installe, un événement vient bouleverser cet équilibre. Sa mère est hospitalisée en urgence. Manque d’oxygène au cerveau. BPCO sévère. Les médecins évoquent une probabilité de survie très faible.
Le choc est immense.
Il doit annoncer la gravité de la situation à sa petite sœur de dix ans. Il voit sa mère dans un état critique. Les projections deviennent soudain très concrètes.
L’entraînement s’interrompt pendant plusieurs semaines.
Contre toute attente, sa mère survit.
Pour Mathieu, cet épisode devient un point d’ancrage. La motivation change de nature. Elle dépasse la performance ou le défi personnel. Il court pour elle, pour ses enfants, pour sa famille.
La qualification, puis le tirage au sort
Il valide ses premiers points lors du Trail des Forts à Besançon, puis complète sa qualification au Trail des Grands Ballons. Reste l’étape incertaine du tirage au sort.
Les probabilités sont faibles. Certains attendent depuis des années.
Son nom apparaît sur la liste.
La préparation entre dans sa phase finale, avec notamment un passage par le GR54, près de 190 kilomètres et 12 000 mètres de dénivelé positif. L’expérience est exigeante. Le doute s’installe, mais l’apprentissage est précieux : gestion de l’effort, de la fatigue, du sommeil.
L’ultra : entre doute et adaptation
Le départ de la Diagonale des Fous, à Saint-Pierre, est marqué par une ferveur collective impressionnante. Porté par l’ambiance, il part trop rapidement — erreur fréquente en ultra.
Le froid en altitude, la technicité du terrain, la descente du Bloc mettent le corps à rude épreuve. À Cilaos, malgré une avance confortable sur les barrières horaires, l’idée d’abandonner s’impose.
Il dort vingt minutes. Puis repart.
En entrant dans Mafate, il comprend qu’il n’y a plus de solution simple. Il faut continuer.
À partir de ce moment, il décrit un basculement. Les douleurs s’estompent, le rythme devient automatique. En physiologie de l’effort, on sait que la perception de la douleur et de la fatigue est modulée par le système nerveux central. Le cerveau ajuste l’intensité des signaux pour permettre la poursuite de l’effort tant que l’intégrité de l’organisme n’est pas menacée.
Il traverse deux nuits, expérimente des hallucinations liées au manque de sommeil, mais reste lucide.
Au Maïdo, il conserve de l’avance. Dans les descentes finales, il retrouve des sensations inattendues. L’allure augmente. L’issue devient tangible.
La ligne d’arrivée
À Grande Chaloupe, il retrouve sa femme. Elle sait qu’il ira au bout.
Au lever du jour, il aperçoit le stade de La Redoute. L’émotion est immédiate.
À quelques centaines de mètres de l’arrivée, ses enfants l’attendent avec des pancartes. Il porte sa fille. Son fils le regarde avec admiration.
Il franchit la ligne. Finisher de la Diagonale des Fous.
Une transformation durable
Un an auparavant, il approchait les 100 kilos et abandonnait après 30 kilomètres.
Aujourd’hui, il termine l’une des courses les plus exigeantes au monde.
Au-delà de la performance, cette année aura marqué une transformation plus profonde : redéfinition des priorités, reconquête physique, capacité à affronter l’incertitude.
Le trail n’a pas effacé les épreuves. Il ne résout pas tout. Mais il a offert un cadre, une discipline et une direction.
Et parfois, il suffit d’un imprévu — un passeport perdu, une randonnée difficile — pour initier un changement durable.
C’est presque par hasard qu’il découvre le trail.
Il est alors loin d’imaginer que cette discipline deviendra bien plus qu’un sport.
Une manière de reprendre pied. Peut-être même une façon de tenir debout quand la vie s’apprête à frapper plus fort encore. Voici le récit de Mathieu, finisher de la Diagonale des Fous.