Pourquoi tu es si fatigué ? (même quand tu fais “tout bien”)
On vit dans l’époque la plus confortable de l’histoire. Et pourtant, on n’a jamais été aussi fatigués.
👉 Selon les chiffres, près de 70 % des Français se disent épuisés. Pas seulement les cadres surbookés ou les parents en manque de sommeil, mais aussi, et c’est là que ça intrigue, les sportifs. Ceux qui s’entraînent sérieusement, dorment correctement, mangent “clean” et cochent consciencieusement toutes les cases de l’hygiène de vie moderne.
Alors pourquoi, malgré tout ça, cette sensation persistante d’être rincé ? Pourquoi cette fatigue qui colle à la peau, même quand on fait tout bien ?
La fatigue est devenue la norme (et c’est ça le vrai problème)
Le plus inquiétant avec la fatigue moderne, ce n’est pas qu’elle existe.
C’est qu’on ne la voit même plus.
On se lève fatigué, on finit la journée épuisé, on enchaîne les semaines sans vraiment récupérer… et on finit par se dire que c’est normal. Quand tout le monde est fatigué, l’épuisement cesse d’être un symptôme. Il devient un état par défaut.
On a même changé notre vocabulaire. On ne dit plus “je suis fatigué”, on dit qu’on est “en rush”, “à fond”, “chargé”, “un peu short”. Ça sonne plus productif. Plus acceptable.
Mais le corps, lui, ne se laisse pas berner par le marketing lexical.
Ton cerveau n’a pas changé… ton environnement, si
Pour comprendre cette fatigue diffuse, il faut remonter très loin. Pas à ton dernier week-end trop court, mais à plusieurs centaines de milliers d’années.
Structurellement, ton cerveau fonctionne encore comme celui d’Homo sapiens. Même architecture globale, mêmes grands réflexes. Le problème n’est donc pas ton cerveau.
Le problème, c’est l’environnement dans lequel on le fait tourner.
Pendant la majeure partie de l’histoire humaine, la vie était dure, parfois dangereuse, mais cognitivement simple. Les décisions étaient concrètes, peu nombreuses, et souvent vitales : danger ou sécurité, fuite ou action.
Aujourd’hui, c’est l’inverse.
30 000 décisions par jour… et aucune n’est vitale
On estime qu’un adulte prend entre 20 000 et 35 000 décisions par jour.
La plupart sont minuscules, abstraites, et incessantes.
👉 Comment je m’habille ?
👉 Je réponds maintenant ou plus tard ?
👉 Je m’entraîne ce matin ou ce soir ?
👉 Je fais ça ou ça en priorité ?
Rien de physiquement éprouvant. Mais une sollicitation continue du cortex préfrontal, la zone du cerveau qui gère la planification, le contrôle, l’anticipation, l’inhibition. Bref, tout ce qui te permet d’être un humain civilisé… mais qui coûte très cher en énergie.
Le cerveau n’est pas un organe “gratuit”. Plus tu sollicites ces fonctions de contrôle, plus tu tires sur tes réserves d’attention, de clarté mentale et de régulation émotionnelle.
Bienvenue dans ce que les chercheurs appellent un décalage évolutif :
un cerveau conçu pour gérer un monde simple et intermittent, plongé dans un environnement moderne complexe, fragmenté et saturé de sollicitations.
L’accélération permanente : toujours en retard sur sa propre vie
Le philosophe Hartmut Rosa parle d’un phénomène clé pour comprendre notre fatigue : l’accélération du temps.
👉 Notre époque accélère sur trois plans :
La technologie (tout est instantané)
Le changement (outils, normes, métiers)
Le rythme de vie (faire plus dans le même temps)
🎯 Résultat ?
On a gagné du temps partout… mais on n’a jamais eu autant l’impression d’en manquer.
Dans une société accélérée, le sentiment dominant n’est pas la lenteur, mais le retard. Pas en retard sur l’heure. En retard sur sa vie.
Et ce sentiment est un carburant parfait pour la fatigue moderne.
Et si la fatigue était aussi… une émotion ?
Voilà une idée dérangeante : la fatigue n’est pas toujours liée à une dépense d’énergie réelle.
Pourquoi peut-on se sentir épuisé avant même d’avoir commencé ?
Pourquoi un simple mail ou une tâche abstraite suffit parfois à nous vider ?
Parce que ton cerveau ne vit pas dans le présent.
Il anticipe.
Avant même que tu commences une tâche, il évalue :
sa durée,
sa complexité,
son flou,
l’absence ou non de récompense claire.
Une tâche longue, abstraite, sans fin bien définie, sans feedback immédiat, est perçue comme un effort non rentable.
Et dans ce cas, le cerveau fait ce qu’il sait faire depuis toujours : il s’économise.
La fatigue devient alors un signal préventif, un frein avant l’effort. Un peu comme l’anxiété avant un danger potentiel.
Résistance ou déséquilibre : deux fatigues très différentes
Toutes les fatigues ne racontent pas la même chose.
La fatigue-résistance
Celle qui apparaît avant l’action… mais disparaît après.
Typiquement : aller courir quand tu n’en as pas envie. Avant, tout hurle “non”. Après, tu te sens mieux.
👉 Ce n’est pas une alerte, c’est une surévaluation du coût.
La fatigue-déséquilibre
Celle qui est là avant, pendant, et surtout après.
Tu fais la tâche, tu vois la personne, et tu ressors encore plus vidé qu’en arrivant.
👉 Là, le signal est clair : le coût dépasse le bénéfice.
On retrouve exactement ce mécanisme dans certaines relations sociales.
Pas forcément toxiques, mais énergétiquement déficitaires : adaptation permanente, régulation émotionnelle continue, sans retour derrière.
Pourquoi le repos ne suffit pas toujours
Quand on est fatigué, le réflexe est souvent l’évitement.
On reporte, on ignore, on met “plus tard”.
Sur le moment, ça soulage.
Mais une tâche repoussée ne disparaît pas : elle passe en arrière-plan. Comme un onglet ouvert en permanence. Tu ne le regardes pas, mais il consomme de l’énergie.
Résultat : on peut “ne rien faire” toute une soirée… et se coucher épuisé.
Non pas parce qu’on en a trop fait, mais parce qu’on a tout retenu.
Trois leviers pour réduire la fatigue moderne
Bonne nouvelle : cette fatigue n’est pas une fatalité.
1️⃣ Clarifier
Le flou fatigue plus que l’effort.
Le cerveau n’a pas peur du travail, il a peur de l’infini.
Rendre une tâche finie, mesurable, bornée (“10 minutes”, “un mail”, “une page”) rassure le cerveau.
2️⃣ Simplifier
Supprimer les micro-décisions inutiles.
Ce ne sont pas les grandes décisions qui épuisent, mais les milliers de petits choix quotidiens.
Rituels, automatisation, routines : moins décider, c’est déjà récupérer.
3️⃣ Rééquilibrer
Observer le coût énergétique de tes relations.
Si tu te sens vidé après une interaction, le signal mérite d’être écouté.
La fatigue n’est pas une faiblesse, c’est un message
La fatigue n’est ni un bug, ni un manque de volonté.
C’est un signal d’information.
Parfois, elle te protège d’un effort mal calibré.
Parfois, elle te signale un déséquilibre qui dure.
Parfois, elle apparaît parce que ton énergie est simplement trop dispersée.
Dormir mieux, manger mieux, s’entraîner intelligemment : essentiels, mais pas toujours suffisants.
Certaines fatigues ne se résolvent pas par le repos, mais par la clarté.
👉 Clarifier ce que tu évites
👉 Clarifier ce que tu laisses tourner en arrière-plan
👉 Clarifier ce qui mérite vraiment ton énergie
Parce que le vrai problème, ce n’est pas d’être fatigué.
C’est de ne plus savoir ce que cette fatigue essaie de te dire.
Tu dors, tu fais du sport, tu fais attention à ce que tu manges. Et pourtant, tu te sens fatigué...
Dans cet épisode, on prend le temps de comprendre pourquoi la fatigue est devenue l’état normal de notre époque, alors même que nous vivons dans une société plus confortable que jamais.