Run Clubs : on a infiltré le nouveau business du running

Ils sont partout. Sur Instagram, dans les rues des grandes villes, au coin d’un coffee shop le samedi matin ou devant un bar le mardi soir. Les Social Run Clubs ont explosé ces dernières années, promettant bien plus qu’un simple footing : du lien social, une identité, parfois même une vision du monde. Mais derrière les sourires post-run et les photos de groupe parfaitement cadrées, que racontent vraiment ces clubs ? Modèle économique, inclusion, performance, dérives… on a enfilé les baskets pour aller voir de plus près.

Le running, nouveau terrain de jeu social

Courir ensemble n’a rien de nouveau. Mais courir ensemble pour se rencontrer, créer une communauté, afficher une identité commune, ça, c’est plus récent. En Europe, plus de 40 000 clubs sont recensés sur Strava, selon un journaliste data du média The European Correspondent. Un chiffre imparfait, certes, mais révélateur d’un phénomène massif.

Les Social Run Clubs, ce sont souvent des rendez-vous hebdomadaires, gratuits, ouverts à toutes et tous, sans licence ni chronomètre obligatoire. On vient pour courir, mais aussi pour discuter, rencontrer, parfois boire un café ou une bière après l’effort. Bref, le running version lien social.

👉 Pour comprendre ce succès, on est allé sur le terrain.

Harbat Running Lab : quand le social mène à la perf

Samedi matin, 9h29, Café Blondy, Paris 9ᵉ. Il pleut, il fait froid, mais le rendez-vous est maintenu. « On n’annule jamais », sourit Adam Belkacem, fondateur du Harbat Running Lab, qui célèbre ce jour-là son 100ᵉ Social Run.

Adam lance le club presque par hasard. Revenu en France en 2022, il se met à courir, entraîne quelques amis pour le semi de Paris… et voit le groupe grossir sans vraiment forcer. « J’ai vu qu’il y avait de la croissance sans mettre d’énergie. Je me suis dit : OK, il se passe un truc ».

Le Social Run devient alors une porte d’entrée vers un club affilié à la FFA, avec entraînements sur piste et compétitions. Une double proposition assumée : du lien social d’un côté, de la performance de l’autre. « On est le seul club à avoir les deux : le sous-jacent social et le sous-jacent performance », explique Adam.

Ici, tout le monde est le bienvenu. Les allures varient, les groupes se forment naturellement, et chacun trouve sa place. Le succès, selon Adam, tient à deux choses : la régularité (102 Social Runs en 110 semaines) et l’investissement total. « je suis full time derrière ».

Eight Lines : plus qu’un run club, un mouvement

Changement d’ambiance le lundi soir, dans le 3ᵉ arrondissement de Paris. Eight Lines, c’est un collectif né de huit amis, tous issus de clubs d’athlétisme différents, avec une envie commune : se retrouver ailleurs.

Lourdes Fernando, cofondatrice, raconte un projet profondément identitaire. Multiculturel, diasporique, créatif. « On voulait montrer la richesse d’avoir une double culture. Ici, on est vus comme Français, là-bas comme étrangers ».

Très vite, le run devient un prétexte pour créer autre chose : du contenu, une identité visuelle, du merch, des événements mêlant musique, mode et sport. « On ne boit pas, on ne sort pas trop. On a une hygiène de vie un peu boring… alors on a voulu rendre ça cool autrement ».

Le club attire des profils très variés : athlètes confirmés, débutants complets, classes sociales et origines mélangées. Et surtout, il inspire. Beaucoup de coureurs rencontrés n’avaient jamais couru avant de rejoindre Eight Lines.

Pourquoi les runs clubs fonctionnent si bien ?

Pour comprendre l’essor de ces clubs, on a rencontré Guillaume Dietsch, enseignant en STAPS et auteur de Les jeunes et le sport. Penser la société de demain.

Selon lui, les Social Run Clubs s’inscrivent dans une évolution logique des pratiques sportives. « Depuis plus de trente ans, on observe le développement des pratiques autonomes, en dehors des clubs traditionnels ».

Mais la nouveauté, c’est la dimension communautaire, largement portée par les réseaux sociaux. Pour la génération Z, hyper connectée, le virtuel prolonge le réel. « Le réseau social, c’est un moyen de se socialiser. Le club de running devient un prolongement de cette connexion ».

👉 Paradoxe intéressant : une génération souvent qualifiée d’individualiste recrée des formes très fortes de collectif. Courir seul, oui. Mais ensemble aussi.

Inclusion, entre promesse et réalité

Sur le papier, tout le monde est le bienvenu. Dans la réalité, les clubs attirent souvent des profils similaires : jeunes, urbains, plutôt favorisés culturellement. Un phénomène classique de reproduction sociale, selon Guillaume Dietsch.

Mais surtout, certaines expériences racontent une autre facette, moins instagrammable. Une coureuse décrit un premier Social Run impressionnant : 70 personnes, allure annoncée mais non respectée, aucun encadrement, et une fin de sortie… seule.

D’autres témoignages vont plus loin. Louise (prénom modifié) raconte des remarques sexistes, des comportements déplacés, des messages problématiques dans les groupes de discussion. « Je me suis sentie rabaissée et seule », confie-t-elle.

Ces dérives ne sont pas isolées.

Sécurité des runners : un sujet qu’on ne peut plus ignorer

Face à ces risques, certains clubs s’organisent. Au Harbat Running Lab, une charte éthique rédigée par un avocat est intégrée aux statuts. Propos sexistes, discriminants ou déplacés : tolérance zéro.

Un comité éthique et une adresse mail dédiée permettent de signaler tout comportement problématique. « On combat ça parce qu’une industrie est en train de se créer », explique Adam Belkacem.

Une prise de conscience encore inégale selon les clubs, mais indispensable.

Le business du running social

Derrière le social, il y a aussi de l’économie. La plupart des clubs fonctionnent grâce au bénévolat. Quand des marques entrent en jeu, c’est souvent via des dotations : chaussures, cafés, goodies.

Mais certains vont plus loin. Harbat a créé une agence à côté de l’association sportive. « Je vends l’audience running aux marques », assume Adam. HBO Max, Samsung, Jimmy Fairly, On… Le running devient un levier marketing puissant : rassembler 200 personnes au même endroit, facilement.

Chez EightLines, le partenariat avec Nike s’inscrit dans une autre logique : visibilité, représentation, impact culturel. « Quand on était petits, on ne voyait jamais des gens qui nous ressemblaient dans les campagnes ».

Et la FFA dans tout ça ?

Pour Emmanuelle Jaeger, présidente déléguée de la Fédération française d’athlétisme, les Social Run Clubs répondent à un manque historique. « La fédération était très tournée vers la performance et le stade ».

Elle ne parle pas de concurrence, mais de complémentarité. Beaucoup de coureurs commencent par des Social Clubs avant d’intégrer un club FFA pour progresser. La fédération cherche désormais à s’adapter, notamment sur l’accueil et les outils digitaux.

Un phénomène durable ?

Pour Guillaume Dietsch, les Social Run Clubs ont de l’avenir… à condition de rester à l’écoute. Peut-être dans un modèle hybride : connecté, mais pas trop. Performant, mais pas excluant. Social, mais respectueux.

Car au fond, le running reste une pratique simple, personnelle, authentique. Et si les clubs veulent durer, ils devront se souvenir de l’essentiel : courir ensemble, sans laisser personne sur le bas-côté.


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